Feuille de Route pour l’Afrique et la Région Euro-Atlantique


ATA 61 General Assembly

“Cooperative Security & Interconnected Threats”

Palais d’Egmont, Brussels, 19 November 2015


 

Je voudrais commencer mon intervention avec l’expression de ma plus profonde solidarité pour les familles des victimes des horribles attentats de Paris, mais aussi pour tous les pays européens dont la sécurité des populations ainsi que les fondements mêmes des leurs sociétés qui ont inspiré les intellectuels et les hommes politiques du monde entier, ont été menacés de l’extérieure comme de l’intérieure.

Dans ce contexte je ne voudrais pas seulement attirer votre attention sur la situation qui prévaut sur le continent Africain, mais plutôt apporter ma modeste contribution pour vous éclairer sur les problèmes rencontrés par ce continent ainsi que sur les solutions possibles afin de montrer comment l’Afrique, et notamment l’Afrique Sub-saharienne, peut être un interlocuteur fiable et efficace pour l’Europe et l’Alliance Atlantique dans le cadre d’une stratégie globale contre le terrorisme et toutes ses causes.

En particulier nous, africains, pouvons apporter une grande contribution aux questions suivantes :

  • le terrorisme – surtout celui qui revendique, à tort, un caractère islamique, et qui a des racines très profondes qui sont aussi sociales, économiques, politiques et qui tire profit d’un réseau ramifié de trafiquants de toutes sortes qui achètent la complicité des autorités politiques pour protéger leurs activités douteuses;
  • la crise humanitaire des réfugiés dont une grande partie arrive directement dans les capitales européennes. Cependant, on oublie trop souvent que les réfugiés arrivent d’Afrique et transitent par les routes sahariennes. Pour vous donner un exemple de la complexité de ces réseaux, des enquêtes journalistique ont révélé que des syriens arrivent en Mauritanie et en suite vont au Mali et de là tentent la périlleuse traversée vers l’Europe. Le plus souvent, les migrants sont pris en charge par des réseaux terroristes …
  • et enfin la crise économique en Occident, qui ne semble pas se résorber aussi vite qu’on le souhaite car les ressources disponibles se font de plus en plus rares et les marchés ont atteint leurs limites…

Il est inhabituel de parler de l’Afrique en termes positifs car on la perçoit le plus souvent comme source de problèmes plutôt que de solutions, comme un continent pauvre où l’instabilité politique est endémique.

Personnellement, je suis profondément convaincu que si la région Euro-Atlantique  reconnaissaient à l’Afrique ses potentialités à jouer pleinement son rôle tout en soutenant son évolution démocratique et en s’abstenant de tolérer tout régime autoritaire, nous pourrions œuvrer ensemble pour bâtir un futur meilleur.

En effet, l’Afrique a des potentialités énormes:

  • des ressources humaines inexploitées et souvent même négligées par nos décideurs politiques qui craignent la méritocratie. L’Afrique est un continent jeune qui recèle de plus de diplômés qualifiés et motivés qu’il est estimé au nord de la Méditerranée.
  • des ressources énergétiques et des matières premières qui alimentent déjà les économies et industries étrangères ainsi que les régimes locaux corrompus, et non les entreprises africaines.
  • un marché interne en croissance constante depuis des décennies, qui ouvre d’énormes possibilités pour les entrepreneurs locaux ainsi que les entreprises étrangères.

La contribution du continent africain au développement mondial est cependant entravée par plusieurs obstacles sur lesquels il est nécessaire de s’attarder afin de suggérer une feuille de route pour une coopération plus étroite avec la région Euro-Atlantique, susceptible de contribuer au renforcement de la sécurité et du développement.

Les obstacles les plus importants sont le terrorisme qui se revendique d’un caractère islamique et la corruption endémique.

Ces deux obstacles sont, en réalité, beaucoup plus interconnectés de ce que l’on imagine.

D’une part, le terrorisme s’alimente des revenus de toutes sortes de trafics (armes, stupéfiants et même d’être humains) et souvent, pour arriver à ses fins, n’hésite pas à acheter la complicité des autorités politiques locales.

 

 

Et d’autre part, la corruption crée une énorme frustration parmi nos jeunes, hommes et femmes, préparant ainsi un terrain fertile où les terroristes peuvent recruter à volonté.

La corruption sape ainsi les fondements des institutions publiques, fragilisant les Etats et l’unité nationale, ce qui permet à des mouvements terroristes tels que al-Qaida et Daech, d’opérer tranquillement.

Permettez-moi d’insister encore plus sur les conséquences en Afrique de ces deux phénomènes qui ne sont pas insurmontables, mais qu’il ne faut pas non plus sous-estimer.

LE TERRORISME

  • Nous, les Africains, sommes parmi les premières victimes du terrorisme.  Comme le montrent bien des études statistiques, la plus grande partie des victimes du terrorisme sont localisées au Nigeria / Chad / Mali et dans les pays riverains du Sahara, ainsi que dans la Corne d’Afrique. Et ce n’est pas un hasard si une grande partie de refugiés qui arrivent en Europe proviennent de ces régions-là.
  • Le terrorisme entrave aussi toutes possibilités de développement économique. Les économies de tous les pays touchés par ce phénomène ont ainsi perdu leur attractivité pour le tourisme et les investisseurs étrangers. Par exemple, mon pays, la Mauritanie, depuis qu’elle a été classée, à juste titre, par les gouvernements occidentaux comme une région à risque très élevé a vu, selon la Banque Mondiale, une importante baisse des investissements directs étrangers.
  • De plus, les terroristes brisent et bouleversent les liens traditionnels de nos sociétés car ils y introduisent des valeurs qui nous sont étrangères. Ils divisent nos familles et alimentent la haine contre tous ceux qui ne partagent pas leur vision aberrante de la religion. Ce phénomène est bien connu maintenant chez nous en Mauritanie, où ces mouvements terroristes, tels que Daech et al-Qaida, recrutent au sein de notre jeunesse.

 

La Corruption

  • Selon des études réalisées par des ONGs et les informations révélées par les médias, tous les pays africains, à part quelque bons exemples tel que le Ghana, n’arrivent pas à s’affranchir de cette pratique.
  • Les conséquences négatives de la corruption ne sont plus à démontrer :
    • désillusion de la jeunesse ;
    • manque de confiance des investisseurs étrangers ;
    • entrave à la confiance entre pays limitrophes et donc à la coopération régionale ;
    • paupérisation des populations.

FEUILLE DE ROUTE

La seule voie possible vers la sécurité est la coopération et la démocratie. Pour y arriver, je me permets ici de proposer une feuille de route.

  • Il faut changer de regard par rapport à l’Afrique : ce continent n’est pas uniquement une source de problèmes, mais il peut au contraire contribuer efficacement à aplanir les difficultés communes, notamment dans le cadre d’une coopération avec l’Union Européenne et l’OTAN.
  • Il faut changer d’approche dans la coopération au développement, il faut lier l’aide aux progrès réels faits par les pays vers la démocratie et le respect des droits de l’homme, et cela est d’autant plus valable pour le secteur de la sécurité.
  • Il faut multiplier les occasions d’échange entre nord et sud, comme nous le faisons aujourd’hui, parce qu’elles sont indispensables pour sortir de l’isolement intellectuel et de l’incompréhension, et pour cela je suis très reconnaissant à l’ATA et en particulier à son Président Fabrizio Luciolli pour organiser ces rencontres.
  • Il faut sérieusement lutter contre la corruption et soutenir le processus démocratique dans les pays africains parce que la démocratie est le seul moyen pour redonner espoir aux nouvelles générations et les soustraire ainsi au terrorisme.
  • Il faut surtout cesser de croire qu’un régime autoritaire est la meilleure voie pour contrer le terrorisme. Contrairement à ce que l’on imagine, ces régimes autoritaires sont faibles face à la menace terroriste car, au lieu de rassembler les gens et les engager sous une cause commune, ils jouent la carte du sectarisme et du tribalisme. Et cela affaiblit les institutions clés des Etats comme les services de sécurité et de l’armée, processus qui sévit aujourd’hui en Mauritanie.

Je vous remercie Mesdames et Messieurs.